Sangwoo Kim
Sangwoo Kim, Physiognomy of Time, 2024, Grès et porcelaine engobée, pièce unique, 65 x 35 X 49 cm (détail)
L’OEUVRE DE SANGWOO KIM
A la frontière entre Art et Design, l’oeuvre de Sangwoo Kim représente une synthèse remarquable de la scène artistique contemporaine coréenne, entre arts traditionnels maîtrisés et modernité portée par une technique dominée et une esthétique sculpturale aux formes souples.
Détenteur d’un master en Fine Arts à l’Université de Séoul, Sangwoo Kim s’est d’abord rendu maître de la pratique Onggi, cette jarre en terre cuite qui permet de concevoir et conserver les aliments fermentés tels que le Kimchi.
Frigidaire avant l’heure, outil de fermentation par excellence, cette jarre multifonctionnelle dont la fabrication nécessite temps et adresse, permet également de conserver eau, aliments frais voire même textile au froid et à l’abri de la pollution, des moisissures ou des insectes.
La terre comme l’émail sont ainsi conçus spécifiquement pour assurer la perméabilité et la porosité nécessaires à ces fonctions, savoir-faire que Sangwoo Kim a importé dans sa propre technique.
Au même titre que le céladon ou la porcelaine blanche, cette pratique millénaire, moins connue de l’étranger, est tout aussi fondamentale dans l’histoire de la céramique coréenne, et d’ailleurs plus ancienne encore, que les deux premières.
La maîtrise de cette pratique à travers le patient apprentissage des façonnages et émaillages de ces jarres qui semblent contenir le monde comme le dit si bien Sangwoo Kim lui-même, donne à son oeuvre toute sa mesure et une dimension bien particulière et unique.
Ancrée dans cette histoire et nourrie de cet héritage savamment étudié et maîtrisé, l’oeuvre de Sangwoo Kim ne souffre d’aucun cloisonnement, tout à la fois art et design, céramique et sculpture. Je n’évoquerai pas ici, à escient, le terme d’artisanat, souvent attaché à la céramique, dans la mesure où sa finalité fonctionnelle dont il est le supposé est totalement absente ici.
Ses formes organiques et sensuelles, tout en volume, empruntent en effet au répertoire de la sculpture pour ne pas dire de la statuaire tant ses lignes, bien qu’épurées, sont parfois évocatrices d’une nature qui se veut idéale.
Le vocabulaire esthétique de Sangwoo Kim se réfère à cette nature dont il transpose dans ses propres créations les principes formels et l’élégance structurelle.
Cette approche organique dans la réalisation de ses formes sert sa pratique toute en creux et en crêtes lui permettant de nous offrir la représentation synthétique de rochers façonnés par les vents et polis par l’eau, de nuages en apesanteur ou voire même de la physionomie du temps tout en leur rendant leur symbolique poétique.
Ses porcelaines, ainsi caractérisées par des formes épurées et des surfaces subtilement texturées, ne sont pas simplement des objets décoratifs ; elles sont des manifestations tangibles de l’harmonie entre l’homme et la nature, un concept central dans la pensée esthétique coréenne.
Le décor va ainsi répondre pleinement à la forme, la couleur épouser la matière.
Pour ce faire, Sangwoo Kim applique plusieurs couches d’engobes, sept à quinze opérations longues et délicates qui nécessitent une infinie patience. Ceci n’est pas sans rappeler la technique de la laque appliquée également en couches successives, et la capacité de l’artiste de ne pas se définir par une pratique unique.
Puis, enfin, l'artiste retravaille par meulage et polissage la surface ainsi obtenue afin que la beauté de ses multiples couches se révèlent pleinement et offrent à l’oeuvre une profondeur unique et une harmonie chromatique que le regard attentif se devra d’apprivoiser.
Sangwoo Kim | perspective: Le design Coréen contemporain
Séoul s’est imposée ces dernières années comme l’une des capitales internationales du Design, de l’artisanat et de la mode, révolution culturelle unique, corollaire d’une croissance dite miraculeuse.
Ce développement extraordinaire du tissu industriel et économique sud-coréen dans les années 60 à 90 permet l’émergence d’un graphisme coréen qui n’est alors connu du grand public qu’à travers l’industrie automobile ou High-Tech, portée par des marques telles que Huyndai ou Samsung, en tête.
Le dit Samsung financera d’ailleurs en 1992 l’ouverture d’une galerie consacrée aux arts coréens au Musée Victoria & Albert à Londres.
Mais en dehors de ces quelques rares exceptions, les objets et le mobilier connaitront quant à eux un processus d’identification plus lent et n’ont commencé à sortir de leur frontière que récemment grâce, notamment, à des initiatives telles que l’exposition « Korea Now ! Craft, design, mode et graphisme en Corée» organisée en 2015 au Musée des Arts Décoratifs à Paris à l'occasion de l'année France-Corée.
La visibilité internationale des artistes coréens a également pris une ampleur sans précédent.
Leur marché s'est ainsi en partie délocalisé ouvrant aux collectionneurs du monde entier un accès privilégié à ces oeuvres si révélatrices de l'identité et des racines de l'art et du design coréen.
Il n'est d'ailleurs pas rare qu'un artiste coréen vive entre son pays et en-dehors ou qu'il se soit installé à l'étranger à l'instar d'un Sangwoo Kim résidant en France après avoir vécu en Suisse.
Ce type d’évènement majeur et cette internationalisation permettent au grand public de mieux appréhender le patrimoine artistique coréen et son formidable éclectisme. Se dessine alors une conscience de structuration et de redéfinition des arts décoratifs contemporains coréens dont les prémices s’amorcent dès les années 70 grâce à Choi Byung-Hoon considéré comme le père du design contemporain coréen et fondateur en 1977 de la Société pour la création des arts décoratifs et appliqués modernes.
A travers celle-ci est entamée une véritable refonte des arts décoratifs coréens qui, au courant des années 70, ne s’appuyait que sur la fonction pratique des objets. On assiste alors à une mise en avant de l’esthétique sans toutefois une remise en cause de la fonction, une osmose entre passé et modernité.
C’est à travers les notions de méditation bouddhiste, d’universalité, de nature, d'harmonie que l'esthétique coréenne se révèle et se réinvente.
Chez Sangwoo Kim, elle prend la forme de sculptures aux formes pures revisitées basées sur la nature, les montagnes, l'océan, le vent, réalisées avec des matériaux et des techniques puisés dans une longue tradition ancestrale!
Un des points remarquables communs aux artisanats traditionnels coréens, est la notion de temps: ces techniques nécessitent du temps qui commence avec l’apprentissage et se retrouve dans l’élaboration de l’oeuvre à travers l’accomplissement de soi, mais que l’on retrouve également à travers les exigences du matériau et la multiplicité des étapes seules garantes d’une solidité et d’une pérennité quasi millénaire.
Il est difficile d'appréhender l'esthétique coréenne sans aborder la notion de couleur directement issue de la théorie des Cinq éléments de l'univers: ainsi le rouge, le noir, le bleu, le blanc et le jaune, couleurs traditionnelles de la Corée, symbolisent chacun un des cinq éléments de la nature, un point cardinal et une saison.
Sangwoo Kim les met majestueusement en scène à travers ses couches successives d'engobe, entre sept et quinze, qu'il polira après cuisson afin de révéler un motif vibrant de richesse et de profondeur directement initiées par cette technique.
De l’osmose avec la nature dans la plus pure tradition taoïste aux innovations high-tech, en passant par les codes ancestraux issus des traditions confucéennes entre autres et par un unique héritage artisanal, voila une histoire d’un Design aux multiples visages
images: © Aubert Jansem Galerie, © Fondation Bruckner, © Raphaelle Mueller