Fenêtre sur Angkor

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Angkor…..ruines romantiques pour les uns, histoire de l’humanité pour les autres, mais aussi source d’une rhétorique réinventée et d’un vocabulaire esthétique inédit pour les artistes du XXème, découverte d’un autre monde, pèlerinage obligé s’inscrivant dans un envoûtement général ou encore mission de redécouverte d’une civilisation oubliée. 

Voila un lieu porteur de tous les imaginaires.

De nos jours, loin des sentiers tracés et au détour d’une forêt encore dense, il est toujours possible de se retrouver seul face à cette grandeur tant architecturale que végétale, sur les pas de l’explorateur Henri Mouhot qui, en 1859, découvrit pour la première fois les ruines d’Ankgor que la végétation luxuriante d’une forêt tropicale avaient jusqu’alors dissimulée aux yeux du grand public.

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Angkor Thom, Porte nord. vers 1930

Au début du XIXème siècle en effet, Angkor n’était connue que de quelques initiés grâce aux récits de missionnaires aventureux ou aux écrits de Zhou Daguan, auteur de la seule description d’Angkor réalisée du temps de sa splendeur au XIIIème siècle.

Avec la redécouverte du site par Mouhot en 1859 et les missions qui suivirent durant la deuxième moitié du XIXème;

Avec les dessins des temples réalisés par Louis Delaporte et les statues, bronzes et autres documents qu’il rapporta en France dans les années 1860-1870

Avec la création du musée Indochinois au sous-sol du palais de Trocadéro et la présentation de l’Art Khmer à l’Exposition Universelle de 1878;

Avec enfin la création en 1900 par Paul Doumer de l’école française d’Extrême-Orient; 

L’art Khmer mettra un demi-siècle pour sortir de son long sommeil. 

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Exposition Universelle de 1878 à Paris - Art Déco 1925

Car Angkor n’est ni une chimère ni une simple destination de vacanciers en mal d’exotique, mais bien le centre d’un immense empire et d’une civilisation qui du IXème au XVème siècle florira jusqu’à rayonner sur toute l’Asie du Sud-Est continentale, couvrant une zone actuellement occupée par le Cambodge, le Laos, le Viet Nâm, la Thaïlande et une partie du Myanmar et de la Malaisie.

Un empire qui repose sur un aménagement hydraulique sans précédent, vastes réseaux de canaux et de réservoirs, un réseau routier extrêmement développé ponctué de 121 gîtes d’étape et 102 hôpitaux, une urbanisation la plus vaste et parmi les plus fortes du monde préindustriel.

Comptant jusqu’à un million d’habitants à son apogée et occupant une telle étendue géographique, Angkor peut être en effet considérée comme la plus grande cité médiévale du monde. La maîtrise de l’eau ruisselant vers le Mékong et le Tonlé Sap permettant la gestion des crues et le développement d’un système hydraulique d’irrigation et de transport très avancé fournit des rendements agricoles très importants et assure ainsi la prospérité de la région.

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Angkor Vat aujourd'hui

L’Architecture grandiose et gigantesque, sous-tendue par une interpénétration puissante entre l’homme et le dieu, offre une statuaire unique empreinte d’un syncrétisme religieux qui façonne l’art khmer. 

Des frises narratives relatant à Angkor Vat les mythes cosmologiques de l’hindouisme aux sourires énigmatiques des visages monumentaux du Bodhisattva Avalokiteśvara caractérisant le Bayon, Hindouisme, Brahmanisme et Bouddhisme s’entremêlent pour synthétiser enfin dans les récits sculptés des temples les confins de l’âme humaine.

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Angkor Vat, Ta Prohm, nos recherches in situ, 2013

Les Apsaras (danseuses célestes), les Devatas (divinités hindoues), les lingams (représentations dressées de Shiva), les garudas (lions gardiens) contribuent à rendre ce souffle inspiré du sacré 

Autant témoignage de l’histoire quotidienne des angkoriens que de leurs dieux, ces frises infinies sont l’exemple type de l’art khmer, narratif, dessiné, architecturé, orné de frises aux motifs stylisés dont l’Art déco se fera un porte-parole. 

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Le Barratage de la Mer de Lait, Angor Vat, photographie © Aubert Jansem  

Angkor Thom ou Angkor Vat, Preah khan ou la terrasse des éléphants, Tep Pranam ou Preah Palilay, Banteay Kdei ou Banteay Srei, le Baphuon ou le Bayon, Ta Prohm ou Ta Som, le Mébon oriental ou les immenses réservoirs d’eau que sont les Baray oriental et occidental, temples-montagnes ou gopura (portes donnant accès à l’enceinte des temples) autant de sites au patronymes mystérieux et romantiques qui se font l’écho du goût naturel des Khmers pour les conceptions grandioses. 

De ses deux voyages à Angkor, en 1920 et en 1950, André Maire nous offrira de formidables reconstitutions de ce royaume hors du temps où le végétal rivalise avec la pierre, de cette « basilique fantôme » comme Pierre Loti décrira Angkor Vat dans son « Pèlerin d’Angkor » en 1912. Dessins à la mine de plomb, sanguine ou Sépia mais aussi gouaches ou aquarelles quand la polychromie se fait nécessité forment un corpus unique où l’observation et la sensibilité de l’artiste viennent aiguiser une fascination grandissante pour ce lieu imprégné de mystères.

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Paul Jouve (1878-1973) Eléphant et python, 1948

Fascination à laquelle Paul Jouve n’échappera pas quand il découvre Angkor en 1922. Il y restera 3 mois recueillant ces images qui marqueront durablement son oeuvre et dont il s’inspirera pour illustrer le « Pèlerin d’Angkor » de Loti en 1930. Buffle, éléphant, Naja s’animent devant l’architecture grandiose d’un Bayon ou d’un Angkor Vat pour dépeindre la magnificence de ces lieux où le rêve se dispute le mythe. 

A la découverte d’un autre monde, dans un silence habité, on s’y retrouve immergé comme sur les sentiers de notre imaginaire, passant d’un instantané à un autre, comme une empreinte immuable.

Lorraine Aubert

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