La panthère de Gaston Suisse

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Si tous les artistes du panthéon des sculpteurs animaliers se sont essayés à représenter la panthère, ce n’est pas entièrement le fruit du hasard. 

Que ce soit les caractéristiques du félin, ses performances physiques qui nourrissent la symbolique de puissance de ce prédateur, la charge exotique, les innombrables références littéraires ou représentations artistiques dont il fut l’objet depuis l’art rupestre, la panthère réunit tous les ingrédients propices à libérer l’imaginaire.  

Décrit comme animal proche des divinités dans la mythologie grecque, le bestiaire au Moyen-Age définira quant à lui la panthère comme un (vil) croisement entre le lion (Léo) et un félin imaginaire le pard, témoignant ainsi des multiples fantasmes qu’a nourri ce félin particulièrement redoutable, intelligent et vif. 

Mais qu’il soit animal divin, source de légende, tels les hommes-panthères, ou icône intemporelle de Cartier grâce à Jeannne Toussaint, la panthère puise dans la symbolique ou les légendes et mythes de tout temps et de tout lieu, Europe, Asie, Afrique, Océanie…

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Tantôt symbole d’hérésie, tantôt allégorie de la puissance, tantôt animal mystifié, il faudra attendre le début du XXème siècle pour voir enfin les artistes s’intéresser au « portrait » de la panthère et de l’animal en général, considéré désormais pour lui-même, et décrit avec une intégrité débarrassée des scories et poncifs hérités des temps anciens. Si François Pompon ouvrira la voie d’un nouveau vocabulaire formel sans artifice qui permettra aux artistes de s’affranchir du romantisme exacerbé du siècle précédent, c’est bien dès la seconde moitié du XIXème siècle que s’amorcera ce virage.

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Eadwaerd Muybridge, cat

 Les recherches, dès 1870, du médecin physiologiste Etienne-Jules Marey et du photographe anglais Eadwaerd Muybridge qui décomposeront le mouvement à travers la chronophotographie, les grandes expositions universelles du XIXème qui seront source du développement du nombre de parcs zoologiques européens: Londres (1828) et Anvers (1843) bien sûr mais aussi Berlin (1844), Budapest (1866), Bâle (1874), Barcelone (1892….) participent pleinement à ce bouleversement de la représentation de l’animal. La panthère, malgré une fantasmagorie aussi riche qu’ancienne, n’échappera heureusement pas à la règle. 

A Paris c’est le jardin d’acclimatation et le jardin des plantes qui auront les honneurs des familles à la découverte d’une faune sortie des livres pour se déployer en chair et os sous leur yeux. Les artistes, eux, en quête de modèles vivants, installeront chevalets, socles, plâtres et autres outils devant les enclos pour de longues heures d’une étude minutieuse. 

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Gaston Suisse et Paul Jouve caressant la panthère du Jardin des Plantes © archives familiales

D’autres, qui entreprendront des voyages exotiques, les découvriront dans leur habitat naturel, et certains enfin adopteront des usages pour le moins inédits à l’instar d’un Paul Jouve qui élèvera chez lui deux panthères, Marraghem et Toumba, originaires du Tchad et du Gabon, qui lui serviront de modèles. 

Mais quelle que soit le poste d’observation, tous auront à coeur de questionner le rapport de l’animal à l’homme, et de l’homme à l’animal, d’intégrer ce dernier en tant que sujet dans l’oeuvre pour qu’enfin, des vestiges d’un arbitraire unilatéral, naisse une complicité salutaire. Alors seulement l’artiste peut-il observer ses expressions, ses postures, s’instruire de ses mouvements et de sa force. 

La panthère, désormais libérée du joug millénaire du symbole, peut enfin exister par elle-même. 

Dans l’oeuvre « Panthère noire » de 1926, Gaston Suisse dépeint la force tranquille de l’animal, mais pas seulement, et de loin. Lui qui fut bercé par les bruissements inépuisables de l’importante bibliothèque parentale, sait éviter les écueils d’une description facile et emmener son spectateur dans les profondeurs de la narration. 

La longue queue recourbée vers le haut quand elle marche, la souplesse de l’échine et la parfaite proportion du corps, les oreilles pointues qu’un simple trait suffit à décrire, les grands yeux clairs et les larges pattes dont la face interne intime le pas, trahissent un don de l’observation sensible et précis et une complicité retrouvée liant l’artiste et l’animal.

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Cette courbe de la queue, nous la retrouvons, en bas à gauche de la composition, dans les cactus d’où s’échappent les doubles arcs de cercles concentriques comme des ondes qui viennent rythmer les verticales des bambous. Parfait équilibre sans fausse note ni statique. L’artiste nous laisse rentrer dans la composition avec la panthère, comme pour faire un avec l’animal et nous emporte dans cette forêt aux milles strates où l’esthétique art déco est reine. Les couleurs en a-plats ou en touches, profondes, merveilleuses, riches en texture, lumineuses répondent à la ligne comme une musique venue du tréfonds de l’âme humaine. 

La panthère a repris sa place dans la nature et l’artiste celui d’un observateur unique.

Lorraine Aubert

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