Jamaïque, Vodka-Martini et vol de cadre

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Nous sommes le 14 juin 1961, le portrait de Arthur Wellesley, premier duc de Wellington, oeuvre de Francisco Goya, est proposé aux enchères.
Le marteau tombe à 140 000 £ au profit du grand collectionneur Américain Charles Wrightsman.
L’opinion publique s’émeut de voir partir cette oeuvre à l’étranger. 
L’affaire fait grand bruit et Charles Wrightsman accepte de céder son achat à la National Gallery au prix de son acquisition. L’achat est financé grâce au don d’une fondation ainsi qu’une aide de l’Etat Britannique.
Le 3 août, Le Goya est fièrement présenté aux cimaises de la National Gallery.
20 jours plus tard, l’oeuvre disparait du Musée.
De mémoire de conservateur, c’est du jamais vu.
Le dernier vol dans un musée britannique remonte à plus de cent ans. 
Scotland Yard est chargé de l’affaire. Une recompense est offerte. Le vol devient une affaire d’Etat.
Le mystère est total.

Dr No sort sur les écran en 1962, James Bond est envoyé en Jamaïque pour enquêter sur la disparition d'un collègue agent britannique. La piste le mène à la base souterraine du redoutable Dr No, génie machiavélique qui complote pour perturber le premier lancement spatial habité américain.

Bond reconnait dans la collection de Dr No, l’oeuvre de Goya toujours recherchée sans succès par Scotland Yard.
Qui d’autre que Dr No pouvait être l’instigateur du plus célèbre vol d’oeuvre d’art de ces 50 dernières années ?

La réalité est en fait encore plus extraordinaire, 
Trois ans plus tard, l’œuvre n’est toujours pas retrouvée, Le Daily Mirror reçoit le 25 mai 1965 un lettre anonyme.
La lettre contient notamment un ticket de consigne à bagage de la gare de New Street à Birminghan. La police se rue dans la gare pour découvrir l’oeuvre de Goya dans un casier, en parfait état mais décadrée.

Au mois de juillet, Kempton Buton, homme de 61 ans, sans emploi, se présente à Scotland Yard.

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Kempton Buton (DR)

Il affirme avoir volé le Goya et s’être débarrassé de son cadre dans la Thames.

Il déclarera « mon acte est une tentative de vider les poches de ceux qui aiment l'art plus que la charité… »

Le tableau n’était pas à vendre - il était destiné à être retourné contre rançon: 140 000 £ - à donner à une œuvre de charité » 

Bunton l’avait indiqué dans des lettres anonymes adressées à la presse ces dernières années, lettres qui étaient restées sans suite.

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Les lettres anonymes de Buton - Getty Images

Le procès de Kempton Buton fera date,

Cinq chefs d'accusation seront retenus.
1 - Le vol du tableau, 
2 - Le vol du cadre de l’oeuvre, 
3 - Une demande d'argent à Lord Robbins avec menaces,
4 - Une demande d'argent avec menaces similaires au rédacteur en chef du Daily Mirror,
5 - Nuisance au public causé par l'enlèvement illégal et la détention injustifiée du tableau exposé à la National Gallery,
Finalement, il ne sera condamné qu’à quelques mois de prison:

L’avocat de Bunton a démontré que son client n’avait jamais eu d’intention strictement malhonnête aux termes de la loi:
Le « larceny » de la loi en vigueur nécessitait la preuve d’une intention criminelle.
Or, il s’agissait au pire d’un emprunt et l’argent obtenu aurait été destiné à payer la redevance TV afin que les gens âgés puissent regarder librement les programmes de la BBC.
Bunton sera reconnu coupable d'avoir volé le cadre, condamné à trois mois de prison et acquitté des quatre autres chefs d’accusation.

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Le juge énoncera en conclusion l’argument défendu par la national Gallery que l‘on ne pouvait accepter que des personnes se faufilent dans les musées pour y soustraire des oeuvres.

Cette affaire aboutira à une modification de la loi en 1968 qui pénalisera le fait « d’enlever sans autorisation tout objet exposé ou conservé pour être exposé au public dans un bâtiment auquel le public à accès".
Ce texte reste à ce jour la pierre angulaire du droit protégeant les musées britanniques du vol.

Le châtiment de Bunton sera beaucoup plus léger que celui de Dr No, noyé dans un liquide en ébullition avant l’explosion de sa base.
Quant à James Bond, il recroisera dans ses aventures un autre célèbre tableau volé, La femme à l’éventail de Modigliani.

Bruno Jansem

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